Se sentir utile, la plus haute rétribution qui soit

Se sentir utile, mettre du sens dans sa vie, avoir un but est source d’estime de soi et permet de garder une pleine conscience de sa valeur quand tout va de travers. Se sentir inutile va avec la perte de sens et est le plus court chemin vers la dépression.


Un jour, un entrepreneur que j’accompagnais dans le cadre de l’association Entraide & Entrepreneur, me dit que rien n’est gratuit. Pas même l’accompagnement gracieux dont il a le bénéfice grâce à l’asso. Il fait alors référence au fait que les personnes qui l’accompagnent, bien que bénévoles, en tirent un profit. S’il n’est pas sonnant et trébuchant, ils en tirent quoi qu’il arrive un bénéfice. Certains diront qu’ils peuvent jouer les sauveurs et se sentir valorisés par leur bonne action. Mais je crois qu’être réellement dans une relation d’aide oblige a contrario à faire attention de ne pas tomber dans la position du sauveur, qui je le rappelle n’est pas bénéfique, ni pour le sauveur ni pour l’autre personne, qui se retrouverait alors dans une position de victime aidée contre son gré. Alors, un sauveur juste ? Ça existe ? Je dirais qu’un sauveur juste serait une personne dont le bénéfice tiré ne sert pas à nourrir l’égo mais à nourrir le sentiment d’être utile, avec humilité.


Ce sentiment d’être utile pourrait bien être la plus haute rétribution qui soit et avoir des bénéfices à la portée insoupçonnée.


Personne n’a envie d’être inutile

Si tout le monde n’a pas forcément envie de s’investir, que ce soit professionnellement ou bénévolement, dans une activité en lien avec la relation d’aide, personne en revanche n’aime se sentir inutile. Dites à quelqu’un “Tu ne sers à rien”, quelque soit le contexte, et vous avez toutes les chances que la personne se vexe ou réagisse fortement.

Une vie de rentes faciles qui oblige nullement à travailler pour subvenir à ses besoins et consacrée à se délecter de tous les plaisirs possibles sera considérée comme sans but et sans utilité par beaucoup, et ceux que ça fait rêver remarqueront que toute cette facilité et richesse ne préservent aucunement ces privilégiés de profondes dépressions voire de suicide à un jeune âge… Y aurait-il un lien avec un sens plus profond de la vie qui inciterait à ne pas la gaspiller mais à l’utiliser avec justesse dans un but plus grand que nous-même ?


Cachez ce bassement utile que je ne saurais voir

La société telle que nous la connaissons aujourd’hui à une forte tendance à valoriser l’inutile et mépriser l’utile. Elle encense le riche héritier et ridiculise le balayeur. Par extension, elle valorise celui qui est servi et dévalorise celui qui sert. Pourtant, le premier confinement en Mars dernier a été l’occasion de remettre sur le devant de la scène tous ces métiers sans qui notre société moderne ne peut fonctionner : les soignants, les éboueurs, les routiers, etc… Il est par ailleurs bien malheureux qu’il faille une situation si extrême pour se souvenir qu’ils sont utiles – essentiels même. Il faut perdre quelque chose pour se rendre compte de sa valeur, comme pour une personne ou la santé…

Il faut perdre quelque chose pour se rendre compte de sa valeur

Il y a une certaine maltraitance derrière cette attitude : critiquer les manifestations des soignants puis les applaudir, soigner un discours consensuel à l’écran mais continuer de ne pas entendre leurs demandes légitimes. Les soignants ne sont qu’un exemple parmi d’autres. De nombreux autres “petits” métiers sont dévalorisés et manquent cruellement de considération.

Imaginez cette situation à l’échelle d’une entreprise : un dirigeant critique et rabaisse ses collaborateurs en leur rappelant qu’ils n’ont rien à dire mais doivent se contenter de faire leur travail. Devant les syndicats ou lors d’une interview télévisée, il se gargarise de mesures conformes aux prérequis de la QVT et dit que, malgré les difficultés du secteur, bien-sûr, il fait tout ce qu’il peut pour ses salariés. Et puis, une fois le reportage passé et la face sauvée, il continue de baisser les salaires, élève la cadence et la pression des résultats tout en réduisant les effectifs. Nul besoin d’avoir fait une formation managériale pour voir que ce genre de comportement tient du cynisme et de la maltraitance. C’est la même chose à l’échelle d’un pays.

Lorsque le ras-le bol arrive et que la frustration est à son comble, la grève est souvent le seul moyen pour tenter de se faire entendre, faute de réelle communication. Et l’utilité de son travail est parfois mise en avant pour justifier de son importance. C’est ce qu’il s’est passé lorsqu’en Janvier 2020, les femmes de ménage employées en sous-traitance par le groupe Accor se sont mises en grève.

Elles se sont tenues devant l’hôtel pour que les clients les voient : « Nous ne sommes plus des invisibles », dit Rachel, gouvernante dans cet hôtel Ibis. « L’hôtel fonctionnerait comment sans nous ? C’est parce qu’on prend soin des chambres que le groupe Accor — qui détient la chaîne d’hôtels Ibis — a des sous et que les touristes viennent ici. Aujourd’hui, quand les patrons se baladent en costume, c’est parce que nous travaillons bien. »[1]

Travail invisible que celui de femme de ménage, non considéré mais dont l’utilité n’est plus à démontrer. Qui y pense, qui l’entend, à part les femmes de ménage elles-mêmes ? Il faut être concerné par le problème pour s’attaquer à sa résolution.


Les métiers de service ne sont pas valorisés. Le service est dévalorisé ! Le service, c’est être au service de quelque chose ou de quelqu’un. C’est donc œuvrer pour un objectif qui lui est bénéfique, utile. Et se sentir utile est essentiel à notre équilibre et participe à donner du sens à la vie.

Se sentir utile est essentiel à notre équilibre et participe à donner du sens à la vie.


Se sentir utile est essentiel

Le second confinement en Octobre 2020 a été l’occasion d’un management désastreux de la part des personnes en charges de notre gouvernement. Le terme “essentiel” a été utilisé afin de justifier du maintien de l’ouverture de certaines activités et donc par opposition la fermeture de toutes les autres qui par définition sont considérées non essentielles. Au-delà même du fait qui pose déjà question qu’un gouvernement s’arroge le droit de dire ce qui est et ce qui n’est pas essentiel, nous assistons là à une réduction de nos vies aux niveaux les plus primaires de nos besoins fondamentaux, et ce à l’échelle d’un pays et même du monde.

  • Les besoins physiologiques : boire, dormir, manger sont essentiels, personne ne le niera. Mais notre vie se résume-t-elle à ça ? Respirer en fait partie, or respirer librement n’est plus une liberté fondamentale, soit dit en passant.

  • Le besoin de sécurité est invoqué par tous les moyens possibles ; c’est même le crédo perpétuel qui permet de maintenir cet état de soumission par une menace permanente : “pour votre sécurité” pourrait précéder toutes les injonctions du gouvernement. La vie est ainsi réduite au niveau des nécessités physiologiques au nom de la sécurité.

  • Le besoin d’appartenance est déjà bien mis à mal : le statut social est menacé par cette vague de chômeurs et d’entrepreneurs en faillite qui a commencé à déferler. Le noyau familial est attaqué de toutes part avec comme arme la culpabilité : vous allez tuer vos proches si vous vous rapprochez d’eux ! Nous sommes des êtes sociaux et nous avons besoin de lien et d’union, pas de distanciation sociale et de dissension.

  • Le besoin d’estime quant à lui en a pris un sérieux coup avec ces mesures stipulant ce qui est essentiel et ce qui ne l’est pas. Quel impact pour toutes les personnes qui se retrouvent sans activité (besoin de sécurité), recluses chez elles (besoin d’appartenance), avec le risque de ne plus pouvoir subvenir à ses besoins à court ou moyen terme (besoins physiologiques) et qui plus est se sentent considérées comme des inutiles de la société (besoin d’estime).

  • Inutile d’envisager de nourrir le besoin de réalisation, d’accomplissement de soi, il s’est effondré avec la chute brutale de tous les niveaux inférieurs de la pyramide d’Abraham Maslow.


La conséquence de l’annihilation de tous ces besoins fondamentaux ? La vie peut alors perdre tout son sens pour des personnes qui ne voient pas d’issue, et se solder ainsi par une dépression profonde ou même un suicide. Le journal Le Monde titre un article “Le nombre de suicides n’a pas augmenté malgré l’épidémie de Covid-19 et le confinement”. Pourtant le premier paragraphe rapporte le cas d’un suicide qui pourrait n’avoir pas eu lieu s’il n’y avait eu ces mesures disproportionnées : « Je ne sais plus subvenir à mes besoins primaires… donc manger, payer mes factures, me chauffer, ça devient très compliqué financièrement. » Désespérée par les effets économiques de la crise liée au Covid-19, Alysson, une barbière de 24 ans qui avait ouvert un salon à Liège (Belgique) au cœur de l’été, a mis fin à ses jours, rapporte la presse belge.[2]


Des valeurs plus fortes

Cette hiérarchisation des besoins fondamentaux peut s’avérer parfois erronée. Il est fréquent aujourd’hui de voir des personnes faire des reconversions professionnelles qui remettent en cause certains besoins du bas de la pyramide pour nourrir un besoin de réalisation et les valeurs qui lui sont chères. Ainsi, quitter un poste très bien rémunéré et une vie confortable pour s’investir dans une activité bien moins lucrative mais qui a plus de sens et qui permettra de se dire : Là au moins, je me sens utile. J’œuvre pour un aller mieux de la société, à mon échelle. Suis-je essentiel ? Personne ne l’est réellement. Mais je fais ma part.


Suis-je essentiel ?

Si je ne suis pas essentiel, je suis unique et irremplaçable pour autant. Avoir conscience de ne pas être essentiel est une marque d’humilité. Si vous quittez votre travail, vous serez remplacé. Si votre commerce n’existe pas, les clients iront chez un concurrent. Mais il y a une distinction importante à faire entre cette conscience de ne pas être essentiel et la conscience de sa propre valeur en tant que personne. La variété, la diversité, la multitude crée la richesse. On le voit bien lorsqu’on compare mille magasins d’alimentation au réseau de grande distribution : uniformité des produits, monotonie du travail, qualité et diversité sacrifiés… J’ai alors conscience que je fais partie de ce tout, je suis un petit commerçant parmi les commerçants. Je fais partie du tout et je participe au tout. Une goutte d’eau n’est pas grand chose, mais des milliards forment un océan puissant. En cela, je suis essentiel. Je suis une cellule du corps. Si je disparais, le corps me remplacera. Mais si toutes les cellules meurent rapidement, le corps finira par tomber malade puis disparaître.

Sentir que j’ai ma place, que je suis unique par ce que j’apporte, par mon être, par mon engagement, par mon action n’est pas forcément perdre son humilité mais avoir conscience que je suis unique et irremplaçable (personne d’autre ne sera comme moi puisque je suis unique).

Une goutte d’eau n’est pas grand chose, mais des milliards forment un océan puissant.

Se sentir inutile, c’est aussi croire et ressentir que je n’ai aucun impact sur le monde et minimiser son importance. Or, seul, je ne peux pas révolutionner le monde. En tout cas pour ma part, quand je me lève le matin, je ne me sens ni la force ni la capacité de le faire. Mais je peux œuvrer à mon échelle. Et un barreau d’une échelle additionné aux autres font atteindre des sommets.


Faire ce travail de consolidation de son estime de soi est donc un travail de bien commun. Si je sais ce que je vaux, quelle est ma place, comment exprimer ma puissance personnelle, je pourrai mettre mon énergie à ce qui nourrit mes valeurs, à être utile et contribuer à ce qui est essentiel.


Se sentir utile pour bien vivre et bien vieillir

Notre société telle que nous la connaissons aujourd’hui tend vers toujours plus d’individualisme. “Je” ne s’inscrit plus dans le “Nous”. Pourtant, nous sommes des êtres sociaux, nous avons besoin de lien, de se sentir appartenir à un groupe, de se sentir faire partie intégrante d’une famille, d’une communauté.

Cet individualisme a fait que nous avons petit à petit mis de côté tout ce qui nous gênait pour notre croissance et confort personnel. “Tout ce qui” mais aussi “tous ceux qui”. Ainsi, nous nous sommes mis à parquer nos anciens dans des endroits dédiés. L’intention est semble-t-il qu’ils soient dans un endroit sûr et entouré de personnel soignant (besoin de sécurité invoqué). Mais ça a eu aussi comme conséquence de les couper du monde (besoin d’appartenance) et de les faire se sentir inutile (besoin d’estime).

Avant, les anciens aidaient à élever les enfants et participaient à la vie de la maison. Ils voyaient les personnes du village et se sentaient faire partie de la famille, participaient à la vie sociale. Dans des sociétés où la famille est encore sacrée, les anciens sont respectés pour leur sagesse et participent à la vie du groupe en faisant des activités à la mesure de leurs capacités. Loin de penser que tout était mieux avant ou que l’herbe est plus verte ailleurs, penser que les exclure dans un lieu sans âme n’a aucune conséquence est illusoire. Le confinement l’a encore une fois rappelé ; de nombreuses personnes âgées sont aussi décédées de solitude. Aujourd’hui, plus on vieillit, plus il nous semble qu’on se rapproche d’une sorte de date limite de consommation qu’on appellerait plutôt date limite d’utilité, qui ferait que passé un certain âge, on ne servirait plus à rien. Quel stress cela génère ! À la peur de la mort s’ajoute la peur de l’inutilité !

Cette peur se traduit notamment par une transition vie active / retraite qui est souvent envisagée avec angoisse et vécue comme une cassure par les jeunes retraités. D’ailleurs, certains ne l’envisagent même pas, de peur de ne plus avoir rien à faire. D’autres compensent en s’investissant dans de multiples activités bénévoles.

Cette peur a été exacerbée par le discours sanitaire sur les personnes âgées. C’est vrai qu’ils sont plus à risque et qu’ils représentent la majeure partie des décès depuis Mars 2020. Mais aucune distinction n’est faite selon l’âge ou l’état de santé. Une femme me confiait l’impact qu’avait eu ce discours sur les personnes âgées. D’environ 70 ans, élégante, active, avec un cercle social, elle se sentait mise au même plan que les vieux de 85 ans et plus ou bien ceux qui ne sont plus autonomes. “J’ai l’impression qu’ils pensent qu’on est inutile !”, me dit-elle. Elle met là le doigt sur quelque chose d’essentiel à l’équilibre et l’épanouissement de chacun.

Un très bel exemple de cet équilibre m’a été donné avec un reportage un couple fort âgé et fort actif : Lili et Marcel, respectivement 97 et 99 ans, qui tiennent un café dans un village à Lelex (Ain). Lorsque j’ai vu les premières images de Lili, je me suis dit que j’avais mal lu le titre ; elle ne pouvait pas avoir 97 ans ! Elle se tient droite, parle d’une voix claire, a toute sa tête, quasiment pas de rides, lit sans lunettes et continue de servir ses clients. Tous les jours, elle et son mari servent leurs clients, parlent, échangent, rient, chantent aussi ; des habitués, des amis, mais aussi des touristes ou le nouveau curé. J’ai repensé à ces études sur les facteurs favorisants la longévité[3][4] et je me suis dit que sans le savoir, ils avaient tout compris : lien social, un but et une vie plein de sens, de l’activité physique, de la spontanéité, de la joie… ![5]

Une étude fait spécifiquement un lien entre une vie pleine de sens (avoir un but, se sentir utile, se sentir contribuer à) et une réduction significative du risque de mortalité (adultes de tous âges). C’en serait même un des facteurs les plus prépondérants[6].